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L'association AEK - 3) 1986 - 1990 : s'installer dans la durée.

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1986 - 1990 : s'installer dans la durée.

Gérer le long terme. Transformer l'enthousiasme des débuts par une détermination capable de résister aux aléas du quotidien. Remplacer ceux et celles qui quittent l'association. Obtenir des financements pour maintenir et renforcer la structure afin de répondre aux besoins changeants du public. Recruter des enseignant-e-s et les former. Limiter l'abandon chronique des élèves. Améliorer la pédagogie. Trouver des locaux adéquats. Obtenir des avancées significatives et irréversibles en faveur de la langue basque. Se former, s'informer. Gagner la reconnaissance de la population et des institutions. Longue litanie, en partie commune à tout le monde associatif et à laquelle AEK se trouve aussi confrontée dans les années qui suivent sa première phase d'essor.

Un contexte en constante évolution.

L'année 86 est marquée par la victoire de la droite aux législatives françaises et la première cohabitation. C'est l'époque du tandem Pasqua-Pandraud au ministère de l'Intérieur, dont le Pays basque fera les frais avec les expulsions en urgence absolue qui poussent à la clandestinité des centaines de réfugiés ou la rafle hautement médiatisée du 3 octobre 87. Les présidentielles de 88 et les législatives anticipées qui suivent redonneront tous les leviers du pouvoir à la gauche française.

Kanaky, Guadeloupe, Corse, des processus politiques différenciés assortis d'amnisties sont amorcés par le gouvernement socialiste pour apporter des réponses politiques en lieu et place du mépris et de la répression. Rien de tel cependant en Pays basque, diplomatie oblige. La question basque est gérée politiquement par Madrid et la France ne peut agir qu'à la marge sur ce petit bout de territoire, " midi vert de la France ", " ouest des Pyrénées Atlantiques ". Les premières percées électorales des abertzale à partir de 85 et surtout aux municipales de 89, alliées aux mobilisations sur le terrain amèneront Pierre Joxe ministre de l'Intérieur à entreprendre pourtant quelques démarches, contacts et visites qui déboucheront sur la création de l'Institut culturel basque d'une part et de la Scène nationale à Bayonne d'autre part, à la place du défunt Centre culturel du Pays basque.

Compromis instable entre la classe politique souvent réfractaire à toute prise en compte de la basquitude et le mouvement culturel basque, ce Centre culturel a effectivement explosé en vol en 88, suite au retrait des trois représentants de la fédération Pizkundea au sein du conseil d'administration, minoritaires mais caution indispensable à la survie du système.

Au printemps 88 l'ensemble des mouvements populaires et associatifs de tout le Pays basque est mobilisé dans la campagne BATEGINIK, collecte de fond pour les ikastola et pétition pour l'officialisation de la langue sur toute l'aire linguistique de l'euskara. Au Nord Pizkundea, Seaska et AEK travaillent de concert avec la fédération EKB au Sud. Budget conséquent, campagne publicitaire massive, manifestations diverses, présence dans la rue, fêtes en tout genre et jusqu'à la tournée d'un cirque. En quelques mois 2,6 M FF sont collectés dont 200 000 francs en Pays basque Nord et 300 000 signatures sont rassemblées dont 13 000 en Iparralde, déposées quelques mois plus tard au Parlement européen.

Cette forte mobilisation n'est pas sans lien avec l'enquête sociolinguistique réalisée un an plus tôt sur le Pays basque intérieur par la SIADECO, qui est venue apporter quelques éléments fiables et objectifs à tou-te-s le militant-e-s de la langue basque. Confirmation des craintes quant au recul de la langue et au vieillissement des locuteurs mais aussi prise de conscience de la nécessité d'une action urgente et plus résolue. L'enquête propose en effet les bases d'une planification linguistique secteurs par secteurs et insiste sur la reconnaissance légale, clé indispensable à toute politique efficace.

Affiche manif Deiadar
Affiche de la manif de Deiadar en 2009

Une autre conséquence sera la campagne DEIADAR pour les droits culturels, organisée conjointement par Pizkundea, Seaska et AEK au printemps 89. Deiadar, car il y a urgence et qu'il faut sonner l'alarme. La mobilisation pèsera dans la création de l'Institut culturel basque et la signature d'une convention pour Seaska. Pour AEK il faudra encore attendre. Ses membres sont bien conscients que la reconnaissance par les Pouvoirs publics de la nécessité de l'enseignement aux adultes suppose l'acceptation qu'il y a une question linguistique en Pays basque et qu'il faut une politique pour y faire face. Aider l'enseignement du basque à l'école est plus facilement acceptable pour les responsables politiques surtout quand les parents mènent pour cela un combat exemplaire et sans relâche.

89 voit l'apparition d'un nouvel acteur dans le combat linguistique avec la création d'Euskal Herrian Euskaraz, organisme déjà existant depuis 10 ans au Sud et dont le terrain d'action est l'utilisation sociale de la langue et l'objectif, la conquête de nouveaux espaces pour l'euskara. Le ton est donné dès sa première conférence de presse réalisée en euskara, renvoyant vers les journalistes non bascophones la question de la traduction et des conditions de leur travail dans un Pays où existe une langue dominée. Certains le prirent très mal mais cette action ne fut pas étrangère à une prise de conscience qui débouchera plus tard sur des cours d'AEK spécifiques en direction des journalistes. De la complémentarité des luttes...

Baisse des effectifs.

Les années scolaires de 84/85 à 88/89 voient les effectifs baisser de façon inquiétante puisque de 1003 élèves on retombe à 538 provoquant interrogations, inquiétudes et parfois un peu de découragement aussi parmi les membres des Gau Eskola. Pourquoi la dynamique de progression qui paraissait irrésistible s'est-elle arrêtée ? C'est la question que les responsables de l'association ne cessent de tourner et retourner sans trouver de réponse rassurante, de cause identifiée permettant de corriger le tir. Cette incertitude sur le " qu'est ce qu'on ne fait pas bien ? " est stressante et chaque rentrée devient un moment difficile où l'on attend les nouvelles des différentes Gau Eskola avec appréhension, en guettant une reprise. Doit-on y voir l'influence d'une situation politique difficile, des années de tension et de violence qu'a connu le Pays basque, d'une certaine criminalisation qui touche tout ce qui a un caractère abertzale et par un effet de dominos, euskaltzale ? Probable.

N'existe-t-il pas aussi un effet de " soufflet qui retombe ", reflux après un engouement trop rapide ? Sans doute. Les campagnes de communication novatrices et dynamiques, l'originalité de korrika ont rempli leur fonction et donné à beaucoup de gens l'envie d'apprendre l'euskara pour s'intégrer, retrouver ou se créer leur racines, s'insérer dans un réseau relationnel riche en moments de convivialité et de sociabilité. Avec la sensation que cela sera facile. Ça l'est pour certain-e-s qui grâce aux méthodes pédagogiques améliorées et aux modules d'apprentissage intensifs proposés arrivent en peu de temps à parler couramment la langue. Mais ça ne l'est pas pour d'autres qui se découragent et abandonnent, involontaire contre- publicité ambulante... Apprendre une langue nécessite du temps, un réel effort intellectuel qu'on ne peut parfois pas fournir après une journée de travail, et une disponibilité que la vie familiale n'offre pas toujours.

L'euskara présente certes une difficulté intrinsèque pour un locuteur francophone par rapport à d'autres langues d'origine latine mais l'obstacle majeur est ailleurs. Il tient à la situation sociolinguistique de la langue basque, au fait qu'il n'existe plus de lieu où cette langue est indispensable pour vivre, où elle est le canal de communication dominant. A cette absence de bain linguistique total, se rajoute le fait qu'au moment de parler, on ait le plus souvent le choix d'un autre canal de communication (français ou espagnol) avec les bascophones et qu'il faudra faire preuve de volontarisme pour parler en basque. Pas facile, pas naturel du tout d'auto limiter ainsi la communication interpersonnelle. Les bavards seront malheureux et soit abandonneront vite, incapables de limiter pendant un temps leur communication ou bien apprendront vite par la pratique intensive qu'ils s'imposent à eux-mêmes.

Rien moins qu 'une révolution culturelle

Apprendre une langue et la pratiquer n'a pas grand chose à voir avec l'acquisition d'un savoir comme les mathématiques ou l'informatique. Apprendre une langue c'est modifier sa personnalité, son identité et donc le regard des autres. C'est intégrer une nouvelle dimension culturelle construite par d'autres, cristallisation d'une expérience collective différente. C'est s'approprier une autre vision du monde, découvrir sa rue depuis une autre fenêtre. Une petite révolution culturelle silencieuse qui vous change et remue des choses profondes en vous. De plus, apprendre et surtout pratiquer une langue minorisée, longtemps méprisée et marginalisée c'est forcément prendre partie et s'engager, ici et maintenant.

Si pour les élèves d'AEK l'expérience est souvent collective, elle garde une dimension personnelle importante. Chacun-e est seul-e face à ses difficultés, sa peur de faire des fautes, sa crainte des moqueries, ses blocages hérités souvent de son expérience à l'école. Chacun-e devra trouver le moyen de surmonter ses propres obstacles. Mais à l'arrivée tou-te-s vous diront que comprendre et s'entendre parler la langue du Pays où l'on a choisi de vivre est un plaisir aussi simple qu'intense. Restera à l'Euskaldun berri à peaufiner son basque " brut de décoffrage " en le pratiquant partout où ça lui est possible. Puis chacun-e choisira d'en faire sa langue pour la fête, le travail, les amis, la langue pour vivre et pour aimer, pour débattre ou revendiquer.

Aller de l'avant malgré les questions sans réponses

La commission pédagogique en recherche permanente décide la mise en route d'un nouveau matériel pédagogique pour les élèves. Ce seront les dossiers " Euskaraz eta kitto " dont la production commence en 87 et se poursuivra pendant huit ans jusqu'à l'édition d'une vingtaine de fascicules. C'est un matériel conçu tant pour les enseignant-e-s que pour les élèves. Pour les enseignant-e-s, car il peut être utilisé assez facilement et pratiquement tel qu'il est : des fiches guides sont proposées ainsi que des cassettes audios. Pour les élèves, car grâce aux dossiers ils peuvent approfondir et revoir ce qu'ils ont appris en cours. Ils sont conçus autour de différents thèmes : famille, loisirs, politique. Et c'est autour de ces différents thèmes que sont fixés les objectifs de communication et les objectifs linguistiques. Ils sont prévus pour 35 heures environ et peuvent être complétés par différents supports : diapos, vidéos, articles de presse, émission de radios, chants, jeux, actions culturelles (Olentzero, ihauteriak, maskarada.)

En 86 la deuxième édition d'AEKantuz se déroule au parc Duconténia. Son organisation mobilise plus d'une centaine de bénévoles des Gau Eskola et la fête draine plusieurs milliers de spectateurs. Le cadre exceptionnel et la qualité du programme feront de ce rendez-vous un moment phare et une source de revenus pour la fédération. Les éditions de 89 et 90 devront se replier au Jai Alai pour cause d'intempéries.

Logo de la Korrika 5
Logo de la Korrika 5
Logo de la Korrika 6
Logo de la Korrika 6

Les korrika aussi se succèdent avec la 5ème qui démarre d'Hendaye en 87 et la 6ème en 89. Un succès jamais démenti et une participation en hausse mais variable suivant les heures de passage. Les organisateurs accordent cependant toujours une présence en week-end de la korrika en Iparralde pour aider à une participation la plus large possible.

Au terme de cette deuxième période certaines Gau Eskola ont vu leurs équipes d'animation étoffées par de nouvelles recrues. D'autres fonctionnent avec les mêmes personnes engagées parfois depuis 10 ans maintenant. Dans quasiment toutes les villes et bourgs du Pays basque Nord une équipe de bénévoles fait vivre la Gau Eskola et donne au mouvement de rebasquisation des adultes son enracinement populaire : campagne de rentrée, mise en place des cours, recherche des enseignants, collecte d'argent, animations diverses tout au long de l'année, participation au comité directeur de la fédération, organisation locale de la korrika, etc. Les taches ne manquent pas et chaque Gau Eskola les assure à sa façon, en fonction de ses forces et de son environnement. Celle d'Arbona par exemple, animé par Mattin Carrère entouré par une solide équipe de jeunes et d'adultes originaires du village se lance dans la rénovation d'un bâtiment agricole en ruine. Une dynamique populaire exemplaire permet année après année l'apparition d'un lieu de référence pour la culture basque, Arantzola, qui servira d'infrastructure pour d'innombrables cours, ikastaldi, assemblées générales, repas populaire et fêtes en tout genre.

En 87 grâce à un financement public obtenu dans le cadre du contrat de Pays de Soule, Benat Espil est embauché comme permanent de secteur géographique. C'est le premier d'une longue liste qui va permettre au fur et à mesure de l'obtention de subventions ou de nouvelles ressources financières, de réaliser un maillage de tout le territoire du Pays basque Nord, renforçant la dynamique locale des Gau Eskola. Après les élections municipales de 89 les municipalités d'Hendaye et de Saint Jean de Luz décident de s'engager de façon significative à soutenir l'enseignement du basque aux adultes, ce qui permet d'embaucher une personne à plein temps sur chacune des communes. A la fin de l'année 90, l'équipe des permanent-e-s de l'association en Pays basque Nord a été entièrement renouvelée. Elle est composée de 4 personnes : deux responsables pédagogiques, une personne chargée de la gestion et un coordinateur auxquelles se rajoutent les trois nouveaux permanents de secteur.

En février 90 sort le premier numéro d'AEKazeta, feuille d'information et d'explication sur l'activité de l'association à destination des adhérents et bienfaiteurs. Ttotte Saldubehere, enseignant-animateur de la Gau Eskola de Saint Pée sur Nivelle et membre du bureau d'AEK présente dans son éditorial la campagne que l'association est sur le point d'engager : " c'est vrai, AEK étant la coordination des Gau Eskola, ne vit, n'a de raison d'être qu'en fonction des Gau Eskola, de leur dynamisme, de leurs projets et de leur volonté de faire front, ensemble, à l 'environnement de débasquisation du Pays... "

Passer à l'offensive

A la rentrée de l'année scolaire 89/90 les effectifs repartent à la hausse et l'association consciente qu'elle écope avec un dé à coudre une barque qui prend l'eau et frustrée de n'avoir pas bénéficié de la première campagne DEIADAR, décide de se mobiliser et de passer à l'offensive. De plus un déficit de 200 000 FF se profile sur le budget de l'année. Reconnaissance de son action de service public par les institutions, conventions de financement pluriannuelles et en attendant, appel au soutien populaire sont les axes principaux qui mobilisent les Gau Eskola de janvier à juin 90.

AEK résume son projet et ses revendications dans un document rendu public : AEK-ren xedea. Il servira de référence à la campagne qui démarre et aux contacts avec les élus et institutions. " AEKide izan zaitez ", une collecte de virements automatiques est lancée, à laquelle répondent 140 personnes qui amèneront plus de 100 000 FF par an dans les caisses de la fédération (8300 FF par mois). AEKantuz de juin 90 revêt un caractère revendicatif marqué par une manifestation originale. Une banderole d'un kilomètre est déployée dans la ville de Saint de Luz formant une interminable chaîne humaine. Parallèlement l'association demande officiellement au ministère de l'intérieur la reconnaissance d'Utilité publique. Ce dernier ne daignera même pas répondre malgré plusieurs relances et on apprendra quelques années plus tard que l'avis émis par les RG locaux avait été très défavorable.

Mais au-delà des mauvaises volontés politiques évidentes, l'association se heurte à un problème structurel. Elle n'a pas d'interlocuteur institutionnel clairement identifié, pas de porte où frapper. Elle n'est pas une simple association culturelle, ni non plus une école. Il n'existe pas de cadre pour prendre en compte son action, pas de " tuyau " existant pour un financement adapté à sa spécificité. Prétexte bienvenu pour ne pas répondre à ses attentes ? C'est sans doute le cas, de la part d'une classe politique encore très frileuse vis à vis de la langue basque, hormis quelques rares exceptions. Les animateurs d'AEK ont une conscience aiguë du fait qu'il faudra batailler ferme et qu'une alliance de toutes les composantes du mouvement culturel et linguistique sera nécessaire pour surmonter les blocages. C'est la raison pour laquelle AEK sera très présente dans les campagnes communes des années suivantes et la création d'Euskal Konfederazioa en 95. Les membres des Gau Eskola savent que le chemin sera long pour modifier la situation de l'enseignement du basque au adultes. Cela prendra dix ans.

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